SABORDS, né d'une tempête
Traversée de l'Atlantique – Le golfe de Gascogne
Prologue — Pourquoi je me suis retrouvé sur ce bateau
À cette époque, de nombreux voiliers étaient achetés pour des raisons fiscales avant d'être exploités dans le tourisme aux Antilles.
Les chantiers navals tournaient à plein régime. Les skippers étaient très demandés et recherchaient des équipiers pour convoyer ces bateaux flambant neufs. Les départs pour les convoyages aux Antilles se faisaient l'hiver, les vents y étaient favorables.
Je réponds à une petite annonce publiée dans Voiles et Voiliers. Quelques jours plus tard, un rendez-vous est fixé au Salon nautique de Paris, le 6 décembre.
Le marché est simple : chacun paie sa nourriture, avec un objectif commun : traverser l'Atlantique jusqu'aux Antilles.
Je ne suis qu'un simple équipier inexpérimenté. Je découvre le bateau sur les quais de Port-la-Vie.
C'est un Océanis 500.

Ce bateau, qui sort tout juste des chantiers Bénéteau, est flambant neuf. Une partie de l'accastillage est encore protégée par sa mousse de transport. Je découvre le bateau tout en terminant son armement. Volontaire pour être hissé en haut du mât de 17 mètres, je vois l'Atlantique qui nous attend.
Je découvre la barre à roue en faisant un petit tour à quelques milles du port. Je suis aux ordres du capitaine. Je regarde, prends un peu la barre. À bord, nous sommes quatre : le skipper, sa compagne, un autre équipier et moi.
La fenêtre météo
Après de longs jours d'attente, le givre s'est formé à l'intérieur des hublots. Nous sommes fin décembre 1997, voilà déjà dix jours que nous sommes bloqués par le mauvais temps. Une fenêtre météo semble enfin s'ouvrir. Le skipper décide de partir.
Nous sommes le 30 décembre 1997. Je viens de souffler les bougies de mes 20 ans ; une demi-heure après notre départ, je partage mon gâteau avec les poissons.
Nous sommes désormais engagés pour traverser le golfe de Gascogne, la fenêtre météo est de plus en plus étroite.

Le lendemain, le skipper tombe malade. Je ne le vois plus. Le mal de mer l'a cloué dans sa cabine. Il est hors jeu. Sa compagne prend le commandement. C'est elle qui mènera le bateau dorénavant. L'autre coéquipier a navigué en Bretagne, j'ai confiance en eux.
Nous ne sommes plus que trois à la manœuvre.

L'Océanis 500 est un gros bateau. On s'y sent en sécurité. Il est assez large, c'est comme un gros camion.
À chaque vague, le bateau accélère. Nous surfons parfois à près de 9 nœuds. Debout à la barre, j'ai l'impression de piloter un immense camion lancé dans des montagnes russes.
À l'intérieur, chaque déplacement devient vraiment compliqué. Tous les points d'appui sont sollicités. Rien n'est stable. Nous marchons presque sur les murs avec les mains.
Le son de l'eau parcourant la cloison de ma cabine me berce comme un retour dans le ventre maternel. Dormir dans un angle devient la seule option. Je suis parfois en apesanteur. Ma cabine est à l'avant et, quand la proue tombe dans un creux, je suis soulevé plus ou moins haut.
Le quart de nuit
La nuit, le monde des lumières

Le deuxième jour, à la tombée de la nuit, les vagues grossissent encore, les grains se succèdent.
Dans cette nuit noire, sans lune, on ne distingue plus les distances. Les vagues deviennent des masses noires.
Les étoiles disparaissent de l'horizon à chaque descente dans un creux.
Pour éviter que la proue ne retombe brutalement dans les creux, nous abordons les vagues de biais. Le bateau zigzague sans cesse, mais continue d'avancer.
Comme le claquement d'une fenêtre sous l'effet du vent, notre fenêtre météo vient de se refermer sur nous.
Dehors, ce n'est qu'embruns sur embruns. Nous baissons nos têtes encapuchonnées pour les encaisser. Les yeux sont constamment mouillés, ce qui gêne encore davantage la visibilité. L'air devient de plus en plus glacial.
Dans la nuit, une vague déferlante me chasse les pieds du pont. Le poids de ce paquet d'eau et la gîte soudaine du bateau m'ont projeté. Pendant un court instant, je suis suspendu à la barre à roue.
Dans ma tête, une seule phrase : « Ne lâche pas... Ne lâche pas... »

Naviguer par gros temps : règles de sécurité indispensables par la snsm
Trois petits pas à haut risque
Les rotations de quart sont maintenant périlleuses. Il s'agit de sortir du rouf et de parcourir trois mètres jusqu'à la barre pour accrocher le mousqueton de son harnais.
C'est le moment où je me sens vraiment vulnérable. À l'intérieur, il y a des mains courantes, des barres et des appuis partout dans cet espace confiné. Dehors, ces trois petits mètres nous exposent à tomber dans l'eau, de nuit, où personne ne nous retrouverait.
Il faut accrocher son mousqueton le plus vite possible.
Au bout d'un moment, on apprend le langage des vagues. On finit par comprendre les mouvements qu'elles imposent au bateau et, peu à peu, on les anticipe.
Au moment où je prends la barre derrière lui, l'autre coéquipier décroche son mousqueton et rentre dans le carré en véritable équilibriste.
Une fois, il se cassera le nez en s'écrasant la tête la première sur le Gelcoat extérieur.

Le bateau monte, descend et gîte sans cesse. Aller aux toilettes devient l'une des choses les plus difficiles de la journée.
À cette époque, je portais des boxers classiques. Comme tous les garçons, j'avais besoin de mes deux mains pour les utiliser. Mais en mer, ces deux mains sont souvent indispensables pour rester debout.
Dans une cabine de toilettes même étroite, lâcher ses appuis pendant quelques secondes suffit parfois à finir contre une cloison, fort heureusement toute proche. C'est l'une des situations qui, des années plus tard, me conduira à inventer le système SABORDS.

Au matin du 3 janvier, lorsque je regarde par le hublot, les vagues ont disparu.
À leur place, la mer est devenue entièrement blanche.
La mer blanche
Les grands creux sombres ont disparu.
Les crêtes forment de longues traînées, comme de la neige soufflée par le blizzard.
Depuis les hublots, la mer est entièrement blanche.
Elle ressemble à une immense steppe arctique.
Sortir dehors devient presque impossible.
Le vent coupe littéralement la respiration. Je dois mettre la main devant mon visage pour pouvoir respirer.
Il n'est plus question d'avancer.
La situation est extrême.
Nous mettons le bateau en fuite avec un traînard de fortune.
Mis en fuite et traînard de fortune

C'est une manœuvre destinée à stabiliser le bateau afin qu'il reste face aux vagues.
Un seau est attaché à un cordage, puis jeté à la mer.
Le cordage est fixé à l'avant du bateau. À chaque tension, il jaillit hors de l'eau avant de disparaître de nouveau dans les vagues.
Nous resterons deux jours en fuite, à laisser le bateau dériver.
Dans la nuit, un goéland rentre dans le carré. Affolé, il vomit une sardine sur la table.
Chassé par les vents puissants, il est venu chercher refuge à bord.

Vivre au milieu de la tempête
Le quotidien lorsque la tempête dure

Nous en profitons pour nous restaurer et dormir.
Un geste aussi anodin que de regarder au-dessus d'une marmite pour voir si l'eau commence à bouillir a failli être dramatique.
Au moment où je regarde, un mouvement brusque du bateau me projette en avant. La marmite fait un à-coup au même instant. De l'eau, heureusement pas encore trop chaude, jaillit et me touche le visage.
Même l'eau de cuisson semble entrer en tempête.
Je prends conscience que le moindre accident, dans ce que nous traversons, peut très mal finir.

Manger devient un réconfort absolu.
Dormir aussi.
À mon réveil, le bruit de l'eau contre la paroi de ma cabine a changé. Ce ne sont plus les coups sourds des vagues qui frappent la coque, mais un long chuintement qui glisse le long du bordé. Nous avançons de nouveau. Nous sommes repartis.
Je prends mon quart à l'aube. Les poissons volants sautent de vague en vague. Sous l'eau, la coque blanche semble les effrayer. Sortant des creux, certains atterrissent sur le pont. Ça met des écailles partout, ces drôles d'oiseaux-là.

Le retour à la terre- Le port de Gijon en fête
Le skipper, que j'avais enjambé une fois dans la cuisine tant il était allongé pour subir moins de remous, se présente à la barre tout frais et vaillant pour l'entrée du port. Le voir ainsi me semble surréaliste.
Nous sommes hagards. Beaucoup de bateaux se sont rabattus depuis plusieurs jours dans ce port espagnol. Nous sommes les derniers arrivés.
À bord d'un autre bateau, nous sommes accueillis. Le regard dans le vide, je mâche lentement chaque bouchée d'une tartine à la confiture de fraises. C'est comme un retour à la vie; je ne l'oublierai jamais.
Nous titubons. Impossible de marcher droit.
Tout semble se déporter en permanence. Rester immobile, c'est déjà commencer à perdre l'équilibre.
Je dois constamment bouger. Le mal de terre disparaît rapidement.
Nous arrivons dans le port Gijon, une ville en fête. C'est la fête des Rois mages, tous trois arrivent en hélicoptère pour défiler avec la foule. Cette fête est célébrée dans toute l'Espagne,
Après une semaine de tempête, nous sommes salués dans les bars. Certains reconnaissent les équipages qui arrivent du large.
Toute la ville est en fêtes.
Les bars sont pleins.
Les tapas circulent.
Les filles sont belles.
J'ai vingt ans.
Documentation du 2 janvier 1998
Une tempête d'ampleur nationale
Ce n'est qu'en rédigeant ce journal de mer que j'ai découvert ce que nous avions traversé en ce début du mois de janvier 1998, quatre tempêtes se succèdent sur la façade atlantique française en seulement quelques jours.
Pour aller plus loin :
→ Lire l'article La dépêche.
→ Lire article Le monde
→ Lire article Futura-science
→ Lire article Libération
→ Lire article Radio France
Jusqu'à 191 km/h de vent en rafale à Lorient et 137 km/h à l'île d'Yeu. → Consulter les relevés météorologiques et commentaires du 2 janvier 1998 → Info-climat
De nombreux dégâts sont recensés sur toute la façade atlantique. Journal TV du jour
Cet épisode figure aujourd'hui dans les archives météorologiques parmi les principaux coups de vent et tempêtes de janvier 1998.
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Échelle de Beaufort
🔴 Force 10 – Tempête (89 à 102 km/h)
La survie devient la priorité. La voilure est réduite au strict minimum, voire affalée. Beaucoup de voiliers choisissent de se mettre à la cape pour attendre une amélioration.🟣 Force 11 – Violente tempête (103 à 117 km/h)
La mer devient exceptionnellement grosse. Les vagues sont entièrement blanches d'écume, les embruns réduisent fortement la visibilité et sortir sur le pont devient extrêmement dangereux. La plupart des navigateurs cherchent un abri ou restent à la cape.⚫ Force 12 – Ouragan (plus de 118 km/h)
Les conditions deviennent extrêmes. Les vagues peuvent dépasser 14 mètres et l'air est saturé d'embruns. La visibilité est très faible. La navigation n'a plus qu'un objectif : préserver le bateau et son équipage.
Épilogue
Le golfe de Gascogne n'était que le début de l'aventure.
Après Gijon, je change de bateau et poursuis ma route vers les Antilles.
Depuis les Canaries, la traversée de l'Atlantique dure près de trois semaines,
Les vents portants remplacent les tempêtes d'hiver, mais l'aventure est loin d'être terminée.
D'autres escales m'attendent, d'autres rencontres aussi, ainsi que de nombreuses péripéties en Dominique et en Guadeloupe.
Quelques mois plus tard, je rentre à Paris...en 8 heures.
Besoin de retrouver ce qui me manquait ?, Je réalise un long reportage photographique consacré aux couvreurs de Paris.
Régulièrement, je grimpe sur les toits de la capitale.
La haut, je retrouve des sensations familières.
Le vent, les éléments, les grains qui arrivent,
L'équilibre.
L'horizon.
Un océan de toits.
Les chantiers de couvreurs sont comme des bateaux provisoires. On y travaille en sécurité, mais, comme en mer, le premier danger reste de tomber... par-dessus bord.
À plusieurs dizaines de mètres au-dessus des rues, les couvreurs travaillent dans un univers où le vent, le vide et l'équilibre me rappellent la vie en mer.
À suivre bientôt : Les toits de Paris, une aventure photographique .



Photographie réalisée par Vincent Demeaux lors d'un reportage sur les couvreurs de Paris.